Les chefferies traditionnelles au Burkina Faso : un pouvoir millénaire qui refuse de disparaître Au Burkina Faso, les chefferies traditionnelles ne sont pas des vestiges folkloriques : elles forment une institution vivante, profondément enracinée dans l’histoire, la culture et le quotidien des populations. Malgré la colonisation, l’indépendance, les révolutions et les républiques successives, elles continuent d’exercer une autorité morale, sociale et parfois judiciaire reconnue par une grande partie des Burkinabè. Une mosaïque de pouvoirs anciens Le Burkina précolonial était une mosaïque de systèmes politiques très variés :

Royaumes centralisés mossi : au centre, le Mogho Naaba d’Ouagadougou reste la figure la plus prestigieuse. Il est considéré comme le descendant direct de Ouedraogo, fondateur mythique de Tenkodogo au XIVe siècle. Le Mogho Naaba est entouré d’une cour hiérarchisée (Naba, griots, forgerons, Yarcé), d’une garde traditionnelle et d’un rituel très codifié (procession hebdomadaire du vendredi, sacrifices aux ancêtres). À côté de lui, les Naba de Tenkodogo, Yatenga (Ouahigouya), Boussouma, Kaya, Dédougou, etc., conservent chacun leur propre cour. Royaume Gourmantché : à l’est, le Nungu (ou Nunbado) de Fada N’Gourma incarne une autorité ancienne et sacrée, avec des chefs de terre et des rituels liés à la nature. Chefferies acéphales ou décentralisées : chez les Lobi, Dagara, Birifor, Kassena-Nankani (Tiébélé, Pô), Gan, Sénoufo, Toussian, Karaboro, il n’y a pas de roi unique mais des chefs de village, de lignage ou de terre (tendana, thila, pè). Le pouvoir repose sur le consensus, les anciens, les devins et les autels familiaux. Émirats peuls : au Sahel (Liptako, Barani, Dori, Djibo), les émirs (lamido) exercent une autorité islamique et pastorale, souvent en concurrence avec les chefs locaux.

Le rôle pendant la colonisation Les Français ont rapidement compris l’utilité des chefferies : au lieu de les détruire, ils les ont instrumentalisées.

Les chefs mossi et gourmantché devinrent des chefs de canton ou chefs supérieurs, chargés de collecter l’impôt, de recruter la main-d’œuvre forcée et de maintenir l’ordre. Dans les zones lobi et dagara, où la résistance était farouche, les Français créèrent des chefs artificiels, souvent détestés par la population. Malgré cela, beaucoup de chefs traditionnels jouèrent un double jeu : ils protégeaient discrètement leurs sujets, transmettaient des informations, et devinrent parfois des relais de la contestation anticoloniale (ex. : Mogho Naaba et la reconstitution de la Haute-Volta en 1947).

Après l’indépendance : un pouvoir parallèle Dès 1960, l’État moderne (Maurice Yaméogo, puis Lamizana, Sankara, Compaoré…) a tenté de marginaliser les chefferies pour asseoir son autorité.

Sous Sankara, les Comités de Défense de la Révolution (CDR) furent créés en partie pour concurrencer les chefs traditionnels. Pourtant, aucun régime n’a pu les supprimer : les Burkinabè continuent de s’adresser à leur Naaba ou à leur chef de village pour régler des conflits fonciers, matrimoniaux, des querelles de voisinage ou des problèmes spirituels.

Aujourd’hui : une autorité toujours respectée En 2025-2026, les chefferies traditionnelles restent extrêmement influentes :

Mogho Naaba Baongo (Ouagadougou) : il effectue toujours sa procession hebdomadaire, reçoit des hommages officiels, et est consulté sur les grandes décisions nationales. Les Naba régionaux (Yatenga, Tenkodogo, Boussouma, Gourma) conservent leur cour, leurs griots et leurs rituels. Dans les zones rurales (Lobi, Dagara, Kassena, Gan), les chefs de terre et de village arbitrent la majorité des litiges fonciers et sociaux, souvent avant même que l’État soit saisi. Lors des élections, des crises ou des conflits communautaires, les chefs traditionnels sont sollicités pour apaiser les tensions, mobiliser la population ou légitimer les autorités.

Un pouvoir symbolique et concret Les chefferies traditionnelles au Burkina Faso ne sont pas un folklore touristique : elles incarnent une légitimité historique, spirituelle et communautaire que l’État moderne n’a jamais réussi à remplacer totalement. Elles garantissent l’unité des lignages, la paix sociale locale, la transmission des valeurs et la mémoire collective. Dans un pays marqué par l’instabilité politique et l’insécurité, elles restent l’un des piliers les plus stables et les plus respectés par la population. Au Burkina Faso, quand un conflit éclate, quand une décision importante doit être prise ou quand la communauté cherche un repère, beaucoup se tournent d’abord vers « leur Naaba » ou « leur chef de terre ». Parce que, depuis des siècles, ces chefferies sont là : elles ont survécu aux empires, aux conquêtes, à la colonisation, aux révolutions. Et elles sont toujours là, discrètes mais puissantes, pour rappeler que la vraie autorité, parfois, ne s’achète pas avec des lois ou des armes, mais se gagne par le respect, la tradition et le lien avec les ancêtres