À la fin du XIXe siècle, les puissants royaumes qui dominaient les savanes voltaïques ignoraient encore que leur monde libre touchait à sa fin. La Conférence de Berlin (1884-1885) avait tracé sur le papier le partage de l’Afrique. La France, déjà installée au Sénégal et au Soudan, lança ses colonnes militaires vers l’est. La conquête fut brutale et sanglante. Entre 1888 et 1904, les officiers français (Voulet, Chanoine, Baud, Caudrelier) menèrent des expéditions punitives. En 1896, les Français s’emparèrent d’Ouagadougou. Le Mogho Naaba Wobgo, empereur des Mossi, tenta de résister, mais la supériorité des armes à feu l’obligea à se soumettre. Au même moment, dans l’Est, le royaume Gourmantché opposa une résistance farouche sous la conduite de chefs comme Jakpanbado Yuabili et Kupiendieli, qui menèrent une guerre de guérilla jusqu’en 1900. Mais la résistance la plus longue et la plus héroïque vint du Sud-Ouest. Les Lobi, peuple acéphale et farouchement indépendant, refusèrent catégoriquement la domination française. De 1897 à 1910, ils menèrent une guerre d’embuscades implacable. Armés de flèches empoisonnées, ils attaquaient les colonnes, tendaient des pièges et refusaient tout impôt ou travail forcé. Les Français durent mener plusieurs campagnes militaires (notamment en 1901, 1903 et 1910) pour « pacifier » la région, au prix de massacres et de villages incendiés. Les Lobi ne furent jamais totalement vaincus : leur résistance devint légendaire. Une fois la conquête militaire achevée, la colonisation s’organisa. En 1919, la France créa la colonie de Haute-Volta avec Ouagadougou pour capitale. Le territoire devint rapidement un réservoir de main-d’œuvre pour toute l’Afrique-Occidentale Française. Des milliers de Voltaïques furent recrutés de force pour construire le chemin de fer Dakar-Niger, travailler dans les plantations de Côte d’Ivoire ou produire du coton et de l’arachide pour l’industrie française. L’impôt de capitation, le travail obligatoire (corvée) et les réquisitions alimentaires appauvrirent les populations. Face à cette exploitation, la résistance ne cessa jamais. Elle prit des formes multiples : refus de payer l’impôt, fuite vers la Gold Coast (Ghana britannique), sabotage des cultures obligatoires, grèves et révoltes sporadiques. Dans les années 1920-1930, les chefs traditionnels mossi et les élites naissantes commencèrent à s’organiser politiquement. En 1932, la France supprima purement et simplement la colonie de Haute-Volta pour des raisons économiques et punitives. Le territoire fut partagé entre la Côte d’Ivoire, le Soudan français (Mali) et le Niger. Ce démembrement fut vécu comme une humiliation nationale. Les Mossi, sous l’impulsion du Mogho Naaba et des intellectuels comme Joseph Ki-Zerbo, menèrent une lutte acharnée pour le rétablissement de leur territoire. Grâce à cette mobilisation exceptionnelle, la Haute-Volta fut reconstituée en 1947. Après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle de nombreux Voltaïques servirent comme tirailleurs, le vent de l’anticolonialisme souffla plus fort. Le Rassemblement Démocratique Africain (RDA) et son branche locale, l’UDV-RDA de Maurice Yaméogo, portèrent les revendications d’autonomie. La loi-cadre Defferre de 1956 ouvrit la voie. Le 5 août 1960, la Haute-Volta accéda à l’indépendance, avec Maurice Yaméogo comme premier président. La colonisation française dura officiellement un peu plus de soixante ans, mais elle laissa des cicatrices profondes : déstructuration des sociétés traditionnelles, exploitation économique, fractures ethniques et un profond sentiment d’humiliation. Pourtant, elle se heurta constamment à une résistance multiforme – militaire, passive, culturelle – qui forgea chez les Voltaïques une conscience nationale précoce. Cette résistance, des flèches lobi aux marches pacifiques des années 1940, explique en grande partie pourquoi le Burkina Faso, plus tard, produira l’une des révolutions les plus radicales d’Afrique avec Thomas Sankara. Le refus de la soumission coulait déjà dans le sang du pays bien avant 1960.



